Chapitre 2 suite

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Chapitre 2 suite

Message  gregdenysse le Mar 16 Oct - 13:59

P.32 «Se réfugier dans un monastère, écrit Bouche d'Or, c'est s'enfuir de la terre au ciel.»
Bouche d'Or était au courant des extraordinaires réalisations des Pères du désert. Tout le monde les connaissait. Les saints pouvaient tout. Devenir saint signifiait réaliser l'impossible, avec l'aide de Dieu.
Un ascète nommé Césarion, par exemple, avait réussi à vivre nu dans la neige sans avoir froid. A quelques dizaines de kilomètres d'Antioche, l'ascète Siméon le Stylite avait vécu 48 ans en haut d'une colonne. Pour un parfait ascète, l'impossible était monnaie courante. La nature humaine était dépassée.
Un véritable ascète pouvait traverser le Nil, à califourchon sur un crocodile. «On racontait que l'anachorète Hilarion arrivant un dimanche dans une communauté des bords du Nil, s'était étonné qu'on ne célébrât pas le service divin. C'est, lui dit-on, que le prêtre qui le célèbre habituellement réside de l'autre côté du fleuve et qu'on ne peut traverser l'eau en ce moment à cause d'un crocodile qui infeste le passage. Qu'à cela ne tienne, dit le solitaire, j'irai le chercher.
Il s'approcha du fleuve et fit un geste de la main. On vit alors l'horrible animal lui-même sortir de l'eau et venir présenter son dos au solitaire pour le porter de l'autre côté du fleuve. Mais arrivé là, jamais Hilarion ne put décider le prêtre qui était pourtant un saint cénobite, à revenir avec lui par la même voie.» - A. de Brogile. L'Église et l'Empire romain au 4ème siècle.
On racontait partout, dans ce temps-là, que les saints du désert pouvaient vivre sans dormir; qu'ils pouvaient vivre sans manger, qu'ils ne sentaient ni le froid ni la fatigue.
P.33 La vie d'anachorète était selon la conception de Bouche d'Or, l'échelon le plus élevé que pouvait gravir un homme. La gloire d'être moine est incomparablement plus grande que celle d'être empereur. «De même qu'un spectateur, sur le haut du rocher surplombant la mer, voit les navigateurs, ballottés comme des captifs dans la tempête s'engloutir dans les flots ou se briser sur les écueils, ainsi l'homme enrôlé au service du Christ, échappant aux vagues tourbillonnantes de la vie, réside en sécurité sur les rochers.»
«Le moine, près des fontaines, au sein du calme absolu et de la solitude profonde, appartenant à Dieu avant toute chose, se sent une âme ailée, légère, plus pure que l'air le plus limpide. Les pauvres cabanes monastiques forment un camp beaucoup plus beau que celui de l'empereur.
Leur sommeil est beau, c'est un sommeil qui réside à la surface juste assez pour reposer... Pas de ronfleurs ou de gens qui respirent bruyamment; pas de dormeurs qui s'agitent et se découvrent, ou qui, plongés dans un sommeil de plomb, ressemblent à des morts.»
On est assis, lorsqu'on est moine, sur un lit d'herbe, comme le Christ quand il mangeait dans le désert. La plupart des moines prennent leur repas, en plein air avec «le ciel pour plafond, la lune pour lampe et n'ont besoin ni d'huile ni de serviteurs et c'est pour eux seuls que cette lune brille là-haut dans sa majesté.»
P.34 Bouche d'Or avait terminé tous ses préparatifs. Il était sur le point de quitter le monde et de s'élancer dans la grande aventure. Une chose entrava au dernier moment la réalisation du projet de devenir saint, le fait qu'Anthuse, la mère de Bouche d'Or, se mit à pleurer et à supplier son fils de rester près d'elle.
P.35 «Mon projet était sur le point de s'accomplir, mais dès que ma mère trop aimée eut le pressentiment de mon projet de départ, elle m'aborda, me prit par la main et me conduisit dans sa chambre particulière. Puis elle s'assit auprès de moi sur la couche même où j'avais reçu le jour et là, fondant en larmes, elle ajouta à ses sanglots qui me déchirèrent le coeur, des paroles encore plus attendrissantes.»
«Attends mon départ de ce monde. Peut-être aura-t-il lieu bientôt. A mon âge on n'attend plus rien que la mort. Quand tu m'auras mise en terre et que tu auras réuni, une fois encore, mon corps à celui de ton père, pars aussi loin que tu voudras, embarque-toi pour le plus lointain voyage, lance-toi sur la mer de ton choix: personne ne te retiendra. Mais tant que ta mère respire encore, souffre, ne refuse pas de rester avec elle et n'offense pas Dieu, peut-être, en plongeant inutilement et sans raison dans tant de maux une mère qui ne t'a fait aucun mal... si tu peux dire que je veux t'embarrasser des soucis de la vie... foule aux pieds les lois de la nature ou de la simple décence, ne tiens compte de rien et fuis-moi comme un ennemi qui te tend des embûches.»
Ce fait qui se rencontre tous les jours - une mère qui pleure pour son fils - fut le fait crucial dans le vie de Bouche d'Or. Ce fait allait décider, irrévocablement, si Bouche d'Or devait devenir ou non un saint. Pour atteindre la pureté chrétienne, il faut se retirer hors du monde. Cette retraite est le plus court chemin vers la sainteté, c'est certain.
P.36 Mais celui qui foule aux pieds un être humain en se retirant du monde barre à tout jamais la route de la sainteté.
Si vous écrasez l'homme vous pouvez devenir réformateur social, grand chef militaire, guide des peuples, explorateur, inventeur. Nul ne peut devenir saint en piétinant des hommes. Ne serait-ce qu'un seul homme.
Le premier pas vers la sainteté est l'amour des hommes. Celui qui n'aime pas chaque créature humaine intégralement ne peut même pas atteindre le premier degré de la vertu chrétienne.
Le chemin de la sainteté est interdit à tous ceux qui ne se plient pas à cette loi d'amour.
Bouche d'Or savait, (il le dit lui-même plus tard) qu'une âme a une valeur égale ou même plus grande que celle d'innombrables villes et empires. En broyant le coeur d'Anthuse, Bouche d'Or n'aurait jamais figuré dans le calendrier. Il prit la première grande décision qui devait le conduire vers Dieu. Il resta près de sa
mère.
P.37 L'ascèse, la solitude, la prière, le jeûne, rien ne pouvait égaler le geste d'amour envers la femme aux cheveux gris qui pleurait et le suppliait de ne pas partir.
Ce fut certainement le premier pas de Bouche d'Or vers la sainteté. Mais le chemin de la sainteté est plus long que le chemin vers les étoiles. Jean n'est pas parti dans le désert. Mais s'il n'est pas allé dans le désert, il amena le désert sous le toit maternel. Il l'amena réellement. Anthuse lui avait demandé une seule chose: ne pas partir tant qu'il serait en vie. Il obéit. Il resta à la maison. Mais à dater de ce jour, il mena dans la maison d'Anthuse la même vie que celle qu'il aurait menée dans le désert.
Il jeta le lit hors de sa chambre. Il jeta les meubles. Il renonça à être servi par les domestiques de sa mère. Il préparait seul tout ce dont il avait de besoin, à la manière des anachorètes au coeur du désert. Il réduisit le sommeil le plus possible. Bouche d'Or ne voyait personne. Il ne sortait pas, et ne recevait pas. Il préparait sa nourriture - des légumes bouillis - une fois par jour. Son temps était consacré à l'étude et à la prière. Il chercha - ainsi que le font les solitaires du désert - à dominer ses passions, ses instincts. Il vivait dans une solitude absolue. Il ne voyait que le plafond et les murs de sa chambre.
P.38 «Sans doute mes passions ne sont pas éteintes, mais il m'est plus facile de les combattre... De même que les bêtes féroces bien nourries et bondissantes terrassent facilement ceux qui les attaquent, surtout s'ils ne sont ni forts ni habiles, mais si on les exténue par la faim, leur fureur s'assoupit et leurs forces s'éteignent en grande partie: ainsi celui qui affaiblit les passions de l'âme, les soumet au joug de la raison... Enfermés dans ma solitude, j'ai des efforts à faire pour les dompter. Cependant, par la grâce de Dieu, je les dompte et je n'entends plus que leurs lointains hurlements. Voilà pourquoi je garde ma cellule et la tiens close à tout visiteur». Antioche voulut le tirer de sa solitude et le faire évêque. P.39 Bouche d'Or chercha à s'esquiver. Le futur saint croyait en la valeur sublime du sacerdoce mais ne croyait pas avoir atteint une perfection qui le rende digne de revêtir l'habit sacerdotal. Les Antiochiens n'admirent pas cet argument. Bouche d'Or en chercha d'autres. Il répondit qu'il était trop jeune et que les Antiochiens devaient choisir un évêque qui soit un homme âgé.
«On exclut de l'élection des hommes dont l'âge et la vertu commandent le respect et voici que des enfants qui, hier encore, étaient emportés dans le tourbillon des sollicitudes profanes, pour avoir un moment froncé le sourcil, s'être drapé d'un manteau noir et couvert le front d'un masque menteur de modestie, se voient tout à coup élevés par les pères à cette dignité sublime... Ainsi des hommes qui, depuis leur enfance, ont consommé toute leur existence jusqu'à l'âge le plus avancé dans la pratique des choses saintes, se voient toujours soumis au devoir rigoureux de l'obéissance, tandis que l'autorité qui commande
est aux mains de leurs enfants qui ne connaissent pas même l'existence des lois sacrées par lesquelles sont régies les obligations du sacerdoce.»
Par ce refus de devenir évêque, Bouche d'Or fit le second pas vers la sainteté. Le premier pas avait été l'amour, le deuxième fut la gravité. La relation entre l'homme et Dieu est l'acte le plus sérieux que puisse accomplir une créature humaine sur terre. Comme tout acte sérieux, celui demande de la gravité. P.40 Le sacerdoce implique la profondeur, la maturité, la solennité.
Il ne voulait pas devenir évêque pour faire plaisir à ses concitoyens, Il voulait devenir d'abord un vrai athlète du Christ. Il devait avoir, d'abord, l'immense courage de ne pas être d'accord avec ses concitoyens lorsqu'il s'agissait de foi et de Dieu. Bouche d'Or avait lu Paul qui avait dit: «Si je cherchais à plaire aux hommes je ne serais plus serviteur du Christ.» Ga.1:10
Telle devait être la devise de Bouche d'Or pendant toute sa vie sur terre: Ne pas sacrifier Dieu pour faire plaisir aux hommes.
P.41 Il ne voulait pas faire plaisir aux amis. Il ne voulait être que serviteur et athlète du Christ. Avec cette décision courageuse, il quitta Antioche qu'il vénérait. Cette fois, Bouche d'Or part pour le désert. C'était en 375. Il semble que sa mère n'était plus de ce monde. Il pouvait maintenant poursuivre sa route vers la perfection. Et cette route passait par le désert, par l'ascèse, par toutes les terribles expériences qu'un homme doit subir afin de s'élever au-dessus de sa condition humaine et pour s'approcher de Dieu.
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